À l’occasion de la commémoration du 24 avril, l’UGAB a invité chacun à écrire une lettre adressée à un ancêtre, un proche disparu, ou à une part de soi liée à la mémoire arménienne.
Ces lettres, toutes différentes dans leur forme et leur ton, témoignent d’un lien souvent fragmenté, parfois silencieux, mais toujours vivant entre les générations. Certaines expriment des questions restées sans réponse. D’autres évoquent l’absence, la transmission, ou la reconstruction d’une identité diasporique. Toutes traduisent une même nécessité : mettre des mots là où l’histoire a parfois laissé des silences.
L’ensemble des lettres reçues est conservé, qu’elles soient publiées ou non, afin de constituer une archive collective de la mémoire.
Les textes présentés ici en sont une sélection, partagée avec l’accord de leurs auteurs, de manière anonyme ou signée selon leur souhait.
Ce projet a vocation à s’inscrire dans le temps, à être enrichi chaque année, et à devenir un espace de transmission entre les générations.
Nous remercions chaleureusement toutes celles et ceux qui ont pris le temps de participer à cet exercice d’écriture, ainsi que les élèves du Tebrotzassère, dont les lettres témoignent d’une transmission déjà à l’œuvre.
Lettre n°1 : anonyme
Ma chère grand-mère,
Tu étais arménienne avant toute chose, tu parlais plusieurs langues mais ce sont des mots arméniens qui se perdaient souvent dans tes phrases.
Aujourd'hui moi aussi je parle plusieurs langues, mamie ; l'arménien, plus jeune, me semblait le plus difficile à apprendre. Je ne sais pas pourquoi. On ne me parlait que du génocide, « les pauvres Arméniens ». Mais pour moi l'Arménie ce n'était pas que ça, c'était beau et vivant. Je me suis lassée et distanciée de ce discours. Depuis quelques années je suis revenue, je défends une Arménie jeune, créative et qui avance. J'ai repris l'arménien, et aujourd'hui il me semble plus facile à apprendre.
« Nous sommes Arméniens » me disais-tu, me répétais-tu, presque comme un mantra. Je me dis que tu le répétais pour ne pas oublier, pour que nous n'oublions pas. « Je ne dis pas beaucoup mais moi je n'oublie rien » me disais-tu. J'aurais aimé que tu dises plus et que tu me dises plus. Mais peut-être que tu ne pouvais pas ou ne voulais pas. J'ai demandé plusieurs fois, sans réponse j'ai respecté ton silence ou tes quelques bribes de mots.
J'écris à toi, mamie, et à mon arménité. Je suis fière de vous deux, de votre résilience à toutes les deux et de ce que vous êtes devenues. Mon arménité d'aujourd'hui est quelque chose que je cultive et que je chéris grâce à toi, mamie. Je sens comme un devoir de la nourrir. Elle fait partie intégrante de mon identité. Et cette partie de moi, de toi, de nous, je continuerai de la transmettre.
Je suis arménienne, je n'oublie pas mais je parlerai.
Lettre n°2 : anonyme
Chère Mezmayrig,
Par pudeur, je n’ai jamais osé te poser des questions sur ce que vous avez vécu en 1915, mais aujourd’hui, 111 ans plus tard, elles me brûlent les lèvres.
À quel moment avez-vous compris qu’il fallait fuir pour survivre à la terreur qui grandissait ?
As-tu réussi à garder espoir pendant le long exode que ta famille a connu ?
À quoi vous accrochez-vous en ces temps d’horreur ?
Connait-on le bonheur et la sérénité après de telles épreuves ?
Ta petite fille
Lettre n°3 : Raphaël-Avédis Hérimian
À mes arrière-grands-parents,
Que reste-t-il de vous aujourd'hui ?
Allons en Turquie : il ne reste plus rien. Allons dans le désert de Syrie : il n'y aura que de la poussière… Allons dans les bibliothèques : il n'y aura pas une page, pas un récit sur vos vies. Mais il y a en France une graine que vous avez semée : celle de vos enfants, de vos petits-enfants, de vos arrière-petits-enfants. Il y a ici, dans nos cœurs, votre mémoire, vivace et ardente.
À toi, Avédis, que je n'ai jamais eu la joie de rencontrer, toi qui m'as tant inspiré. À toi, cet arrière-grand-père… ce déporté déraciné de son village à l'âge de 10 ans, amené dans le désert, et survivant. Que j'aurais aimé connaître ton histoire, te parler et la raconter… comme j'aurais aimé connaître le nom de tes parents et de tes grands-parents, dont la mémoire est tombée dans l'abîme par la cruauté des hommes.
Toi, le réfugié mystérieux qui as débarqué à Marseille, qui as travaillé de longues heures dans les usines pour devenir un industriel reconnu et libre… Que j'aurais aimé te remercier. Te remercier pour cette force, cette foi, cette persévérance que nous portons en témoignage. Cette rage que ma grand-mère, mon père et moi avons héritée de toi. Cette rage de ne jamais laisser tomber, de ne jamais rien lâcher, de rêver haut, de voir grand.
Comment pourrions-nous baisser la tête dans notre confort quand on sait que, malgré tes souffrances, les exterminations, les guerres, la faim, la soif, les horreurs que tes yeux ont vues, tu as pu continuer à rire, danser et chanter ?
Que j'aurais aimé te connaître, toi dont je porte le nom aujourd'hui, pour te remercier de cet amour et de cette fierté. Cet amour pour mon peuple. Cet amour pour la France, pour l'Arménie. Cet amour infatigable pour ma famille. Cette famille qui prend racine dans tes combats, qui nous rappelle que, quand il n'y a plus rien, quand tout va mal, il reste nos proches.
Ces proches dont tu as été privé en cette année 1915, à Alep… Ces proches que tu n'as cessé de porter dans ton cœur quand tu étais prisonnier des nazis en 1940… Ces proches que tu n'as cessé de chérir à ton retour, et les mêmes qui chérissent aujourd'hui ta mémoire.
Tu nous as légué un nom de famille… Mal écrit par les dockers de Marseille, ses trois dernières lettres, « ian », ont survécu et en font un merveilleux témoignage de ta vie d'hier et de nos combats d'aujourd'hui : malgré les guerres, les spoliations, toutes les tentatives du monde pour l'anéantir, pour même le convertir, il est encore bien là, ce nom. Déformé, mais bien là. Encore porté, fièrement. Pour nous rappeler que nous sommes, et resterons, tes enfants, des Arméniens. Et quoi qu'il arrive, nous lutterons pour que cette mémoire, ce génocide que nous portons en nos gènes, soit reconnu.
QUE TA MÉMOIRE SOIT BÉNIE,
Ton arrière-petit-fils,
Raphaël-Avédis Hérimian
Lettre n°4 : Laurent Le Guyader Chahbazian
Cher Medz Baba Garabed pour les intimes, ou Devlet Efendi Chahbazian pour les autres,
je ne sais sous quel nom m'adresser à toi, ni quel degré d'intimité un arrière-petit-fils devrait accorder à un arrière-grand-père qu'il n'a pas connu. Ni les usages, ni les mots justes, ceux qui autrefois portaient le respect dû à un grand aïeul, ne me sont parvenus. Je suppose qu'une simple rencontre, un instant d'intimité, aurait réglé cette question.
Quels mots aurions-nous pu partager ? Je ne connais que quelques bribes d'arménien, et le turc, ta langue ordinaire, m'est étranger, inaccessible comme le vent qui balaie tes terres.
Enfant timide et sauvage, je t'aurais certainement observé, plus qu'écouté, plus qu'osé parler.
Ton caractère m'échappe, ton monde m'échappe et pourtant, je t'imagine. Je me façonne de toi une image fragile, tissée des échos épars de ton être, traversant le temps et le silence, parvenus jusqu'à moi par les récits de ma grand-mère.
Je t'imagine à cheval, un anatolien à la robe grise, fendant la poussière de tes terres, le fez posé avec gravité, arpentant ton domaine avec la tranquille assurance de ceux qui connaissent leur place dans le monde. Tu parcours les champs de blé mûr, lourds et dorés, déjà inclinés sous le vent, prêts pour la moisson. Les vignes étendent leurs rangs réguliers, les grappes encore jeunes promettant une récolte abondante. Autour de toi, les peupliers noirs frémissent, leurs feuilles murmurant dans l'air chaud, comme un souffle discret accompagnant ta marche.
Reconnu par tous, quelle que soit leur confession, Arméniens, Turcs ou Grecs, on t'appelait efendi, c'est-à-dire maître, titre réservé aux hommes instruits, dont le nom inspirait respect et considération.
Le destin a décidé que nos chemins ne se croiseraient jamais. Un registre administratif, froid, impassible, me renseigne sur ta mort en 1918, en Turquie. On murmure que ton sang a coulé dans les montagnes, que ton dernier pas s'est perdu dans les roches, emporté par l'Histoire.
Les Jeunes Turcs ont presque accompli leur œuvre : tu as disparu, et ton souvenir s'éteint peu à peu.
Alors je t'écris, humblement, pour tenter de fixer la trace de ton passage, pour garder une flamme, une poussière, un souffle.
Depuis des années, je te cherche à Césarée et dans les villages arméniens alentour : Rumdigin, Muncunsun, Tavlusun sont les pistes les plus sérieuses. Mais aussi dans tous les villages arméniens du Kaza de Kayseri : Erkilet, Derevank, Gesi, Mancusun, Tomarza, Talas, Nirze, Efkere, Balagesi, Germir, Zincidere, Evereg, Chomaklu, Cücün… Je scrute les pierres des quartiers en ruine, les lieux que tu as foulés, sans aucun doute, les églises toujours debout comme Surp Toros, Surp Asdvadzadzin, Surp Krikor Loussavoritch…
Ces lieux, tu ne les reconnaîtrais pas. Ils sont à moitié effacés, transformés, abandonnés, confiés à l'oubli, souvent ruines ou terrains vagues. La poussière recouvre ton monde ancien, mêlé aux quartiers modernes qui l'entourent. Même les noms ont changé : Kayseri, Felahiye, Güneşli, comme si jusqu'à leur mémoire devait être effacée.
Une église devient bibliothèque municipale, une autre délabrée, taguée, fouillée par des chercheurs de trésors, car une légende tenace prétend que toi et les tiens y aviez caché votre or. Chaque bâtisse restante est retournée, profanée.
Mais le temps n'a pas tout effacé. Les stigmates de votre passage demeurent. Surp Krikor Loussavoritch est toujours debout, église sans fidèles quelques maisons arméniennes intactes sont occupées par des Turcs.
Tu as laissé derrière toi une femme, Satenik, et six enfants : Abraham, Garabed, Haroutioun, Marie, Perlante, Virginie, Zaven, dispersés entre la France et le Liban, chacun portant en lui le récit d'une longue pérégrination après 1915. Ils ont subi les conséquences de la grande catastrophe, contraints à l'exil, réfugiés en terres étrangères, souvent sans ressources. Avec le temps, les survivants ont pourtant refait leur vie, patiemment, obstinément.
Et de génération en génération, me voici.
Et moi, de mon côté, je tente de perpétuer ce qui reste de toi : j'apprends l'arménien, je m'attache aux traditions, mais surtout… je vis, j'aime, je me passionne.
Peut-être retrouverai-je un jour l'emplacement exact de tes terres. Alors je viendrai, mêlé de tristesse, de mélancolie et de joie, en sentir l'odeur, en saisir l'essence. Je m'y roulerai, me salirai de poussière et de boue, comme pour mieux m'ancrer à ce sol qui fut le tien. Et je referai ce parcours rêvé, pas à pas, comme pour remonter jusqu'à toi. J'emporterai un peu de terre avec moi, malgré le temps, malgré l'absence, comme une preuve silencieuse que tu as existé, comme une trace fragile mais réelle de ce lien qui nous unit encore.
Paris, le 20 avril 2026, Ton arrière-petit-fils, Laurent Le Guyader Chahbazian
Lettre 5 : Hugo - élève de 3ème de l’école Franco-Arménienne Tebrotzassère
Cher arrière-grand-père,
Je t’écris aujourd’hui sans t’avoir connu, mais avec le sentiment profond que ton histoire fait partie de la mienne.
Tu es un rescapé du génocide arménien, j’ai cherché dans le dictionnaire la définition du mot rescapé : « Qui est sorti vivant d’un accident ou d’une catastrophe. »
J’ai du mal à imaginer les épreuves que tu as traversées, mais j’imagine la peur, le courage qu’il a fallu pour continuer, pour survivre, et peut-être aussi pour protéger les tiens. Cela ne fait que renforcer le profond respect que j’ai pour toi et je ne pourrai jamais trouver les mots justes pour te remercier pour la résilience que tu m’as transmise.
Si je suis là aujourd’hui, c’est grâce à ta force. Tu fais partie de ceux qui ont permis à notre famille de continuer à exister malgré les injures des hommes. Quel est ton visage ? Quelle est ta voix ? Je porte une empreinte de toi en moi… pour toujours.
J’aurais aimé pouvoir te poser des questions, entendre ton histoire avec tes propres mots. Mais je veux te dire que je n’oublie pas : ton vécu, comme celui de tant d’autres, mérite d’être connu et transmis.
Je te promets de garder cette mémoire vivante, de ne pas laisser le silence anéantir ce qui s’est passé. C’est une façon pour moi de te rendre hommage et de préserver la vie.
Où que tu sois, j’espère que tu es en paix.
Hugo,
Ton arrière-petit-fils
Lettre 6 : Mélik Ristiguian
Medz mayrig, Medz ayrig,
Chaque jour de ma vie, je vois votre sourire, chaque nuit aussi. Vous me manquez beaucoup. Mais je ne suis pas triste.
Vous m'avez donné la joie de vos deux cœurs et je l'ai toujours gardée au fond de moi. Vous m'avez donné votre âme, et elle vit toujours en moi.
Cet héritage venu des profondeurs des âges de la terre d'Arménie. De notre famille, qui malgré les heures sombres ne s'est jamais brisée, est restée fière et éternelle — j'ai tout cela en moi.
L'héritage de mes aïeux me donne tant de force. Merci Nénée, merci Dédé pour ce cadeau qui s'ouvre sur des souvenirs merveilleux, à l'infini, pur et majestueux comme le mont Ararat, qui façonne ma vie sur la terre d'Arménie.
Mélik Ristiguian
Lettre n°7 : Alexandra Routhiau-Mikaélian
Un sourire dans une larme.
À mon grand-père Garabed Mikaélian.
Sur mes joues,
toujours
les larmes rigolent
quand je pense à ton amour.
Comme la pluie
lorsqu'elle tombe s'infiltre partout,
l'eau de mes yeux irrigue
mon cœur, mon corps.
Mais je respire encore.
Dans la rivière de mes sentiments,
je m'accroche au plus solide versant.
Sans toi vivant,
Avec toi, mort.
Mais pas complètement.
Comme un oiseau qui s'envole
tu es parti dans le ciel des âmes,
en laissant ta parabole,
celle de l'amour des femmes.
Paroles après paroles,
le secret transmis,
tu m'as passé le relais,
c'est la vie que tu me prédestinais.
Belle discussion.
Ultime mission
avant de rejoindre ton infini.
Faire entendre leurs cris.
Des années, un siècle plus tard,
les faire sortir du brouillard,
et en quelque sorte leur redonner vie.
Creuser,
comme tu faisais les fondations.
Gravir les échelons,
comme tu érigeais les escaliers des maisons.
Diriger le chantier jusqu'à la finalité,
l'achèvement pour nous d'une réalisation.
Tu m'as donné les outils,
je m'en suis servi et m'en servirai.
Merci Papou de m'avoir transmis l'amour,
le vrai.
Tu es mon toi(t) manquant
Mais avec toi, éternellement,
je vivrai.
Dessin: @Warren Manvelyan