Depuis octobre 1999, Sa Sainteté Karékine II dirige l'Église arménienne en tant que patriarche suprême et 132ème Catholicos de tous les Arméniens, étant de fait le plus haut dignitaire de l'Église apostolique arménienne mondiale. Depuis plus de 25 ans, il guide le Saint-Siège d'Etchmiadzine à travers ses projets de restauration, de réforme et fait face aux nouveaux enjeux et défis du 21ème siècle. Tout au long de son parcours, Sa Sainteté a gagné la confiance non seulement des fidèles arméniens du monde entier, mais aussi de nombreux bienfaiteurs, donateurs et organisations de la diaspora et d'Arménie, donnant vie à de nombreux projets réalisés sur une relative courte durée.
Né le 21 août 1951 dans le village de Voskehat, dans la région d'Armavir en Arménie, Ktrij Grigori Nersisyan a grandi dans un environnement profondément spirituel, façonnant sa dévotion à l'Église dès le plus jeune âge. À seulement 14 ans, il entre au séminaire théologique Gevorkian du Saint-Siège d'Etchmiadzine, où son chemin vers la prêtrise commence véritablement.
Ordonné diacre en 1970 et prêtre deux ans plus tard, il prend le nom de Karékine et poursuit des études théologiques avancées à Vienne, à Bonn, puis à l'Académie théologique de Moscou. Cette formation élargit sa vision du monde et lui inculque une perspective internationale qui marquera plus tard son approche de la foi mais aussi du leadership. La richesse de sa formation, ses compétences linguistiques et son sang-froid diplomatique seront des atouts nécessaires à son leadership, alliant tradition et engagement sur le plan mondial.
De retour à Etchmiadzine en 1980, il est consacré évêque en 1983 et nommé primat adjoint la même année. En 1992, il est élevé au rang d'archevêque. En tant que leader respecté de l'Église arménienne, il devient également primat du diocèse pontifical d'Ararat, ce dernier étant le plus important de l'Église arménienne, alors même que l’Arménie devient indépendante. Sa Sainteté Vasken Ier et Sa Sainteté Karékine Ier, de bien heureuse mémoire, lui ont également confié une large autorité pastorale et administrative sur Erevan et ses districts.
Relever les défis du changement
Au cours des années suivant l’effondrement de l’Union soviétique, l'indépendance de la République d’Arménie et la première guerre du Haut-Karabagh, le peuple arménien a été confronté à des conditions extrêmement difficiles, marquées par un accès restreint à l’éducation, au chauffage et aux denrées alimentaires.
En 1992, l'archevêque Karékine permet à 1 000 retraités, bénéficiant autrefois de droits acquis pendant la période socialiste, de recevoir des repas chauds et de disposer d'espaces pour se rassembler, alors appelés « soupes populaires ». Sa capacité à mobiliser des ressources sur le terrain et à gagner la confiance des philanthropes de la diaspora permet à ces premiers projets de voir le jour, de perdurer et d'avoir un impact significatif. Ces initiatives ont constitué le socle des premières actions humanitaires de grande ampleur conduites par l’Église dans une Arménie nouvellement indépendante, ainsi que le développement de son action sociale dans les années qui suivront.
Il utilise également sa position pour donner la priorité et répondre aux besoins des plus jeunes vivant dans la précarité. Il prend rapidement des mesures pour avoir la gestion des centres de jeunesse de l'époque soviétique et les transformer en centres périscolaires où les enfants peuvent étudier, se réunir en toute sécurité, renouer avec la vie culturelle et spirituelle arménienne et recevoir quotidiennement des repas. À partir de 1993, ce sont près de 3 000 élèves qui y sont inscrits chaque année.
Durant cette période critique, il comprend l'intérêt d'investir dans les médias numériques afin de toucher le grand public et en 1995, il lance la chaîne de télévision Shoghakat depuis les bureaux du diocèse patriarcal d'Ararat, entouré d’une équipe de trois personnes. Les programmes de la chaîne visent alors à inculquer les valeurs chrétiennes, tout en couvrant l'actualité et les événements à destination du public. Avec les centres pour jeunes et les soupes populaires, la plateforme de diffusion Shoghakat restera une priorité dans les années qui suivront.
Un héritage patrimonial exceptionnel
Alors que des projets humanitaires et socio-économiques essentiels se poursuivent tout au long des années 1990, l’archevêque Karékine comprend que pour ramener une société post-soviétique vers les traditions et la religion arméniennes, il faut en améliorer l’accessibilité. Parmi les premiers projets qui lui furent confiés par Sa Sainteté Vasken Ierpuis par Sa Sainteté Karékine Ier, de bienheureuse mémoire, figure la création de la cathédrale Saint-Grégoire l’Illuminateur à Erevan, dont la construction débute en 1997. Cette cathédrale avait pour but de devenir la plus grande cathédrale apostolique arménienne au monde et sa construction fut rendue possible grâce à des investissements continus de donateurs issus de la diaspora.
Après son élection comme Catholicos en 1999, le pontificat de Sa Sainteté Karékine II se traduit par un développement majeur des infrastructures ecclésiales. Le patrimoine immobilier du Saint-Siège d’Etchmiadzine a été multiplié par quatre, avec environ quarante nouveaux bâtiments transformant le complexe historique, sans compter les innombrables églises, cathédrales et bâtiments de séminaires à travers l’Arménie et l’Artsakh.
Parmi les projets les plus significatifs figurent la création du sanctuaire Saint-Trdat, construit pour accueillir 1 500 fidèles lors du 1 700ème anniversaire de la conversion de l’Arménie au christianisme, ainsi que la rénovation de la cathédrale de la Sainte Etchmiadzine. La rénovation de cette cathédrale classée au patrimoine mondial, qui s’est étendue sur sept ans, a impliqué le renforcement structurel de l’édifice, le remplacement de la croix du dôme et la restauration de peintures murales et de fresques endommagées ou dissimulées sous de multiples couches de peinture appliquées durant l’ère soviétique. Mené sous la supervision de l’UNESCO, ce projet a constitué un effort de coordination internationale, réunissant donateurs et soutiens de tous horizons.
De nouvelles résidences monastiques, bibliothèques et centres éducatifs, dont la bibliothèque Vatché et Tamar Manoukian et le Centre éducatif Karékine Ier, viennent enrichir la vie spirituelle et intellectuelle d’Etchmiadzine. Grâce à la générosité des bienfaiteurs, d’importantes rénovations ont transformé des institutions clés : le Trésor Alex et Marie Manoukian, le musée Khrimian, l’Ancien Veharan, le musée Ruben Sevak, ainsi que des dortoirs destinés aux séminaristes. Grâce à ces projets, Etchmiadzine demeure à la fois un sanctuaire sacré et un centre actif d’apprentissage et de service, renforçant ainsi ses capacités en matière d’éducation et de gestion.
Renforcer la gouvernance et la formation du clergé
Au-delà du développement des infrastructures, Sa Sainteté s’est employée à renforcer la gouvernance ecclésiale. La tenue régulière de sessions du Conseil spirituel suprême, tant à Etchmiadzine que dans les diocèses à l’étranger, a permis de renforcer l’unité entre tous. D’autres conseils et comités spéciaux, tels que le Conseil monastique, les Commissions de révision et disciplinaire, ainsi que les Conseils d’architecture et d’édition, ont été créés afin de professionnaliser l’administration de l’Église. La tenue d’Assemblées épiscopales et des représentants ecclésiastiques a marqué une nouvelle ère de participation institutionnelle et de transparence.
Lorsqu’il devient Patriarche suprême et Catholicos de tous les Arméniens, Karékine II s’engage à travailler sur les fondements éducatifs et pastoraux de l’Église. Cette ambition se traduit par une restructuration des séminaires, l’introduction de programmes de formation accélérée pour les prêtres, la création de nouveaux départements dédiés à la pastorale des jeunes et à l’éducation chrétienne, ainsi que par une refonte globale de la formation du clergé. Sous son autorité, les séminaires Gevorkian et Vazkénian ont été modernisés et un programme de bourses d’études pour des diplômes de l’enseignement supérieur dans des universités internationales a été mis en place.
Sous la direction de Sa Sainteté, le Séminaire théologique Gevorkian a obtenu l’accréditation d’État en 2002, lui donnant le statut d’établissement d’enseignement supérieur en 2005 et d’établissement d’enseignement supérieur selon les standards européens en 2007. En 2016, le séminaire acquiert le droit de dispenser des formations du troisième cycle, marquant une étape majeure dans le développement des études théologiques. L’École théologique Vazkénian suit une trajectoire semblable, en proposant des programmes de deuxième et de troisième cycle et en formant de nouvelles générations de clercs et de chercheurs.
De nouveaux centres éducatifs, comme le Collège théologique Turpanjian du monastère de Haritch, fondé en 2012, et le Centre éducatif Karékine Ier, ouvert en 2018, deviennent des lieux essentiels pour la reconversion sacerdotale et les échanges intellectuels. Sa Sainteté veille également à offrir aux jeunes clercs au fort potentiel académique la possibilité de poursuivre leurs études dans des institutions internationale comme l’Université d’Oxford, l’Université pontificale grégorienne de Rome ou l’Université de Louvain de Belgique, leur permettant d’acquérir une formation de qualité, une exposition, une ouverture interculturelle et une meilleure compréhension du monde contemporain. Plus de 300 jeunes clercs ont bénéficié de cette formation, et 41 des 54 évêques actuellement en fonction au sein de l’Église apostolique arménienne ont été formés et ordonnés depuis 1999.
Outre le développement de la chaîne de télévision Shoghakat, d’importants moyens ont été engagés pour améliorer l’accès aux ressources historiques, aux publications et aux programmes numériques de l’Église arménienne. Créé en 2006, le Département des publications du Saint-Siège s’est imposé comme une institution de référence pour l’édition de traductions depuis des langues étrangères et de l’arménien classique, ainsi que la publication d’ouvrages d’ecclésiologie, d’études arméniennes, de commentaires bibliques, d’éthique chrétienne et de livrets pédagogiques. En 2012, le Saint-Siège publie pour la première fois l’édition en arménien moderne et en arménien classique du Livre des Lamentations de Saint Grégoire de Narek. Plus de 30 000 exemplaires seront réimprimés sur une période de sept ans.
Soutenir l’armée et le système pénitentiaire
Conformément à la Constitution arménienne de 1995, l'encadrement religieux des forces armées a été confié à l’Église arménienne en 1997. Dès 1999, les bibliothèques de nombreuses unités militaires ont été enrichies d’ouvrages religieux : Bibles, Journal d’Etchmiadzine, hebdomadaire "The Christian Armenia" publié par le Saint-Siège, ainsi que divers livrets de prières.
Au fil des années, le nombre d’aumôniers militaires ne cesse d’augmenter. Aujourd’hui, une équipe d'ecclésiastiques (prêtres mariés, prêtres célibataires et diacres) œuvre au sein de l’armée arménienne.
Pour les établissements pénitentiaires, le Catholicos a instauré une "visite religieuse" des prisons. Les personnes incarcérées bénéficient désormais d’un accompagnement spirituel régulier assuré par le clergé arménien.
S’engager pour la solidarité au service des plus démunis
À travers l’initiative "Building with Faith" lancée en 2008 par le Saint-Siège, plus de 100 appartements ont été construits à travers l’Arménie pour des familles en grande vulnérabilité, notamment celles touchées par les conflits armés et les catastrophes naturelles.
L’Église a également soutenu l’accès gratuit aux soins médicaux grâce au Centre médical Izmirlian. Une aide a été apportée aux soldats blessés et aux membres du clergé, incluant le financement de prothèses pour les patients soignés à l’étranger. Un soutien religieux et matériel a aussi été accordé aux détenus et à leurs familles.
Sous l’impulsion de Sa Sainteté, plusieurs établissements scolaires ont vu le jour, dont l’école Eduard Eurnekian à Etchmiadzine (2009) et le lycée G. Emin à Erevan (2014), conjuguant excellence académique et valeurs morales. Le Saint-Siège administre également de nombreux internats et foyers pour la jeunesse à Ashtarak, Gyumri, Vanadzor et Erevan. À ce jour, plus de 60 000 enfants défavorisés ont bénéficié d’un accompagnement éducatif et social.
En 2014, Sa Sainteté crée le Département des Services Sociaux du Saint-Siège, afin de mettre en place une vaste politique sociale en faveur des réfugiés, vétérans, familles déplacées, enfants et personnes en situation de handicap.
La dernière décennie, marquée par la pandémie de Covid-19 et la guerre d’Artsakh en 2020, a renforcé le rôle de l’Église arménienne comme acteur humanitaire de premier plan. Face à l’urgence, le Département des Services Sociaux a privilégié les aides matérielles directes aux populations fragilisées, en plus des soutiens financiers habituels.
Une diplomatie spirituelle au service de l’Arménie et du dialogue
Sa Sainteté a poursuivi une tradition de diplomatie culturelle et spirituelle active. L’un des temps forts de son pontificat fut l’organisation de la visite historique du pape Jean-Paul II en Arménie le 26 septembre 2001. À Etchmiadzine, le souverain pontife a participé aux célébrations du 1 700ème anniversaire de l’adoption du christianisme comme religion d’État et a signé avec Sa Sainteté une déclaration conjointe condamnant le premier génocide du XXème siècle.
Les relations avec le Vatican se sont depuis approfondies, notamment avec le pape François, qui s’est également rendu à Etchmiadzine, puis plus récemment avec le pape Léon IV à Rome.
Sa Sainteté a œuvré au rapprochement entre les confessions chrétiennes et les grandes religions du monde. Par ses visites officielles, ses rencontres avec des dirigeants internationaux et sa participation à des assemblées mondiales, il a renforcé la visibilité et la voix de l’Église arménienne sur la scène internationale. En 2013, il a été élu coprésident du Conseil œcuménique des Églises, puis, en 2019, président d’honneur de l’organisation internationale "Religions for Peace" représentant plus de 125 pays. Sa Sainteté a aussi noué des liens avec des dignitaires et des représentants d'institutions religieuses, culturelles et gouvernementales de Géorgie, du Moyen-Orient, de Russie et des pays occidentaux.
Le Catholicos Karékine II a multiplié les déplacements symboliques afin de bâtir un pont entre l’histoire de l’Église arménienne à sa mission contemporaine. Il s’est rendu à plusieurs reprises en Terre Sainte, à Jérusalem, à Javakhk en Géorgie (devenant en 2001 le premier Catholicos à visiter cette région depuis plus d’un siècle) ainsi qu’à Deir ez-Zor pour honorer la mémoire des victimes du génocide arménien. En 2007, à Istanbul, il a publiquement réaffirmé la véracité du génocide devant la presse internationale.
Dans le but de fédérer la jeunesse arménienne à l’échelle mondiale, il a fondé en 2001 l’Union Mondiale de la Jeunesse Arménienne (WUAJ/HYPA). Présente en Arménie et dans toute la diaspora, l’organisation a pour vocation de conforter l'unité spirituelle du peuple arménien.
Durant plus de trois décennies, Sa Sainteté a rempli son objectif principal : renforcer le lien entre l’Église, la patrie et la diaspora. Une vision qui place l’Église apostolique arménienne au cœur de la nation, non comme un héritage figé, mais comme une Institution vivante au service de la foi, de l’éducation et de la cohésion sociale.
Cet article a été publié dans les Nouvelles d'Arménie Magazine n°336