mai 01, 2026

Entretien croisé entre Arman Khachatryan Ambassadeur de la République d’Arménie en France et Aram Hakobyan, Délégué permanent de la République d'Arménie auprès de l'UNESCO.

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    Entretien croisé ambassadeurs NAM MAI 2026

À l’occasion d’une rencontre organisée le 2 avril au Centre culturel arménien de l’UGAB Paris, S.E. M. Arman Khachatryan et S.E. M. Aram Hakobyan ont échangé avec le public sur les priorités diplomatiques de l’Arménie. Entre le renforcement des relations bilatérales avec la France, les défis du multilatéralisme et la place centrale de la culture, ils ont proposé une lecture nuancée du positionnement arménien sur la scène internationale, devant un auditoire venu nombreux.

UGAB : Quatre mois après votre prise de fonctions en tant qu’ambassadeur, quel premier regard portez-vous sur les relations entre l’Arménie et la France ?

Arman Khachatryan : Ce qui frappe immédiatement en France, c’est la force et l’engagement de la diaspora. À mon arrivée, beaucoup m’ont parlé de cette spécificité, et je peux aujourd’hui confirmer qu’elle est bien réelle. Les relations entre l’Arménie et la France reposent sur un socle unique : une diaspora engagée dont l’attachement dépasse les institutions pour devenir un véritable sentiment d’appartenance. L’Arménie et sa diaspora sont riches de parcours multiples, d’expériences variées, et c’est précisément cette combinaison entre solidarité et pluralité qui fait notre singularité. Aujourd’hui, cette relation historique franchit un nouveau cap avec l'officialisation d'un partenariat stratégique. Si ce document sera prochainement signé lors de la visite du Président Emmanuel Macron en Arménie, sa portée dépasse largement le cadre diplomatique. Il vient consacrer un soutien français qui ne s’est jamais démenti depuis l’indépendance de l’Arménie. Plus qu’un accord technique, ce partenariat traduit l’exceptionnelle qualité des liens de la France envers l’État arménien et envers sa communauté arménienne. Cette relation repose aussi sur deux piliers. D’un côté, une coopération interétatique classique : sécurité, économie, culture, développement durable. De l’autre, une dimension plus singulière liée à la mémoire et à l’identité, notamment autour de la reconnaissance du génocide arménien, dont la France a été un acteur majeur avec l’adoption de la loi de 2001, et a également instauré, sous la présidence d’Emmanuel Macron, le 24 avril comme journée nationale de commémoration du génocide arménien. Sur le plan diplomatique, son soutien à l’Arménie s’est affirmé de manière constante, notamment lors de la guerre du Haut-Karabakh en 2020 puis après les événements de 2022 et 2023. Cette dynamique s’est traduite par un renforcement de la coopération en matière de défense, illustré récemment par des échanges de haut niveau à Paris, notamment avec le ministre français des Armées, Sébastien Lecornu.

UGAB : L’Arménie semble redéfinir ses équilibres internationaux. Est-ce un tournant ?

Arman Khachatryan : Oui, clairement. La France est aujourd’hui, aux côtés de l’Inde, un partenaire clé de l’Arménie dans ce domaine, alors que ce rôle était historiquement occupé par la Russie. Après les événements de 2020 et 2022, notre réflexion stratégique a évolué. Nous ne souhaitons plus dépendre d’un seul partenaire, mais construire un réseau d’alliances, pas seulement un pôle d'influence, comme avec la Russie l’était. Récemment l'Arménie a signé des accords de partenariat stratégique avec les États-Unis, la Chine, l'Union européenne, les Pays-Bas, et d'autres pays européens, dont la France. La perception de l'Arménie dans les relations internationales, comme la relation avec l'Union européenne, s’est renouvelée. Aujourd’hui on parle en Arménie de l'adhésion éventuelle à l'Union européenne, avant c'était un sujet tabou, mais aujourd'hui c'est une vision. Nous ne sommes pas naïfs, disons que dans dix ou quinze ans, nous pourrions être membre de l'Union européenne, mais il s’agit d’une vision.

UGAB : À l’UNESCO, la perception de l’Arménie est-elle différente ?

Aram Hakobyan : À l’UNESCO, notre travail diffère sensiblement de la diplomatie bilatérale : nous n’interagissons pas directement avec les États, mais avec les ambassadeurs et les délégations des pays dans un cadre multilatéral rythmé par des réunions, des négociations de textes et de résolutions, souvent menées en coulisses. Dans cet environnement, l’Arménie est perçue comme un partenaire fiable et constructif. Sa position est singulière : en tant que pays en développement, nous avons de bonnes relations avec de nombreux pays du Sud global, notamment des pays en développement d’Amérique latine, d’Asie, d’Afrique, d’Amérique. Cependant, nous ne faisons partie d'aucune alliance de ce type. Nous avons aussi d'excellentes relations avec l'Union européenne, nous n'en faisons pas partie pour autant, même si, comme vous l'avez mentionné, il y a peut-être la possibilité que ce soit le cas à l'avenir. Bien que nous ayons des similitudes avec les pays du Sud étant donné nos relations et notre situation économiques, culturellement nous sommes également proches des pays du Nord, cela nous aide à entretenir des liens et des points de concordances avec les deux hémisphères.

Cette double appartenance lui permet de dialoguer avec des acteurs aux intérêts parfois divergents et de jouer un rôle de facilitateur dans la recherche de consensus. Ce positionnement est d’autant plus précieux que les tensions entre pays développés et en développement sont fréquentes, notamment sur des questions comme le partage des technologies ou les priorités de développement. Dans ce contexte, l’Arménie peut servir de point de convergence. Mais cette posture implique aussi une responsabilité : contrairement à la diplomatie bilatérale, il ne s’agit pas uniquement de défendre ses propres intérêts. Pour être audible et crédible, il faut également s’engager sur des enjeux globaux et soutenir les initiatives des autres États. Se limiter à ses seules préoccupations — comme cela a pu être le cas par le passé — peut s’avérer contre-productif dans le cadre multilatéral.

UGAB : On parle beaucoup de diplomatie culturelle, est-ce que vous pourriez nous dire en quoi elle se distingue de la diplomatie dite plus classique ?

Arman Khachatryan : La diplomatie culturelle est une composante essentielle de la diplomatie classique : elle consiste à faire connaître son pays, son histoire et ses traditions à l’étranger, aussi bien dans un cadre bilatéral que multilatéral, et dans notre cas en France et à l’UNESCO. Pour l’Arménie, riche d’une histoire millénaire, il s’agit de mettre en avant des marqueurs forts de son identité et de son histoire. Cela passe par des gestes symboliques, comme le cadeau de l’alphabet arménien fait au Parlement européen ou du livre des lois Datastanagirk de Mkhitar Gosh au Conseil de l’Europe, qui illustrent à la fois l’ancienneté de sa civilisation et la profondeur de sa tradition juridique, intellectuelle et philosophique. Mais la diplomatie culturelle arménienne ne se limite pas au patrimoine : elle valorise aussi une « haute culture » artistique et contemporaine, à travers des mais aussi à travers des concerts de musique classiques ou des expositions, comme celle que nous avons organisé l'année dernière, à Barbizon sur l'impressionnisme arménien, j'y ai donné un livre sur l'impressionnisme arménien en guise de cadeau pour le président du Musée d'Orsay, et il a été frappé, étonné même… Les arméniens ont beaucoup d’éléments à mettre en avant pour créer cette projection de soft power. C'est à nous les diplomates, d'instrumentaliser ces traditions, et tout ce qui est possible pour servir les intérêts des pays, des états, des nations. Par ailleurs, je suis sûr que tous les Français connaissent les arméniens, et ce n’est pas seulement dues aux efforts de l’état arménien, mais aussi grâce à la diaspora et aux associations comme l'UGAB, qui jouent un rôle important en relayant cette diplomatie culturelle en présentant l'Arménie et les arméniens en France. Grâce à ce soutien sur le terrain, l’image de des arméniens est très positive aux yeux des gens. Quand on parle de l'Arménie, les gens sourient et disent « Ah, c'est un bon pays, je connais quelqu'un… mon voisin… ». La diplomatie culturelle est indispensable, et ici, le rôle de la diaspora, de notre jeunesse, c’est d’être les ambassadeurs de la culture arménienne en France, et partout ailleurs. Cette perception favorable facilite ensuite les échanges dans d’autres domaines, qu’ils soient politiques, économiques ou stratégiques.

Aram Hakobyan : Je partage pleinement ce qui a été dit, et j’aimerais ajouter un point essentiel : le rôle de l’UNESCO dans la diplomatie culturelle. L’inscription du patrimoine — qu’il soit matériel ou immatériel — sur les listes de l’UNESCO constitue un levier majeur de visibilité et de reconnaissance pour les États. L’Arménie y contribue activement, notamment à travers des programmes comme « Mémoire du monde », dans lequel nous avons fait inscrire certains éléments de notre patrimoine tel que Matenadaran, Datastanagirk’, et d'autres programmes. Notre récente élection au comité du patrimoine mondial de l’UNESCO, une première, marque une étape importante. Elle renforce notre influence tout en impliquant une responsabilité accrue : les sites inscrits deviennent un patrimoine universel, dont la protection relève de la communauté internationale. Enfin, au-delà de l’action institutionnelle, la diaspora joue un rôle clé. Par sa créativité et sa présence à travers le monde, elle contribue à faire rayonner la culture arménienne et à enrichir cette diplomatie culturelle, en partageant largement cet héritage.

UGAB : La question du patrimoine est souvent liée à des tensions géopolitiques. Quels rôles peuvent jouer les institutions internationales dans ce type de contexte ?

Aram Hakobyan : La protection du patrimoine à l’échelle internationale est profondément politique, en particulier dans des contextes de crise ou de guerre. À l’UNESCO, le processus repose sur l’identification précise des sites par les États — avec leur géolocalisation et leur zone de protection — puis leur inscription, censée garantir leur protection par le droit international. Récemment, une session a ainsi permis d’inscrire 36 sites au Liban sous protection renforcée. Pourtant, malgré ces dispositifs, des limites subsistent : des sites majeurs comme celui de Tyr ont été endommagés par des bombardements. Dans ces situations, la capacité d’action de la communauté internationale reste restreinte, à part condamner la destruction, il n'y a que peu de choses que la communauté internationale puisse faire. Cependant, condamner ces destructions reste important. Si elle peut sembler insuffisante face aux destructions, elle joue un rôle essentiel sur le plan juridique, notamment dans le cadre de futures procédures devant les juridictions internationales, même si elle ne peut réparer les pertes subies.

Arman Khachatryan : La question du patrimoine arménien est particulièrement sensible, notamment dans des zones comme le Haut-Karabakh, mais aussi en Turquie avec la question du patrimoine arménien et plus largement dans plusieurs régions du monde. Lors des conflits, notamment durant la première guerre du Haut-Karabakh puis la guerre des 44 jours, plusieurs sites ont été endommagés ou détruits, dont l’église de Chouchi, bombardée dès le début de la guerre. Les autorités arméniennes ont alors mobilisé l’ensemble des instruments disponibles, y compris les mécanismes de l’UNESCO. Mais ces dispositifs ont montré leurs limites : la communauté internationale peut surtout condamner les destructions, sans toujours pouvoir les empêcher. Même aujourd’hui, cette question demeure centrale et particulièrement sensible. La signature d’accords de paix avec l’Azerbaïdjan pourrait contribuer à créer un environnement plus favorable à la protection du patrimoine, mais les inquiétudes restent fortes car la préservation du patrimoine arménien est toujours en danger. Plus largement, ces situations illustrent les limites des institutions internationales dans un contexte de fragilisation du droit et des normes multilatérales. Pour l’Arménie, pays de culture et de civilisation, la préservation du patrimoine, en particulier dans les zones de conflit, reste une priorité essentielle.

Cet article a été publié dans les Nouvelles d'Arménie Magazine n°339